Responsable éditoriale : Muriel Amide, juriste en droit du travail · Dernière mise à jour : 1 septembre 2026
Un film sur le harcèlement au travail ne remplace ni une définition juridique ni un dossier de preuves. Le cinéma et le documentaire ont cependant une force particulière : ils rendent visibles les mécanismes d’une organisation, les silences d’un collectif, la pression des objectifs ou les conflits de loyauté que les textes décrivent parfois difficilement.
Les sept œuvres réunies ici ne parlent pas toutes de harcèlement moral au sens strict du Code du travail. Certaines montrent plutôt la souffrance au travail, la violence managériale, les restructurations ou les dilemmes éthiques provoqués par certaines méthodes de gestion. Cette distinction est importante : une situation socialement ou humainement violente n’est pas automatiquement un harcèlement juridiquement constitué.
Nous avons privilégié des films français qui permettent de comprendre différentes dimensions du travail contemporain. Lorsque nous avons trouvé une bande-annonce ou une vidéo directement liée au film, elle est intégrée à côté du texte. Les vidéos sont hébergées par YouTube et affichées ici en mode de confidentialité renforcée.
Ressources humaines (1999)
Premier long métrage de Laurent Cantet, Ressources humaines suit Frank, étudiant en école de commerce, qui revient dans l’usine où son père travaille depuis trente ans. Son stage au service des ressources humaines l’amène à participer aux discussions sur les 35 heures. Il découvre progressivement que son travail sert aussi de couverture à un plan de restructuration.
Le film est particulièrement intéressant pour comprendre le conflit de loyauté qui peut naître lorsque les impératifs de gestion se heurtent aux conséquences humaines des décisions. Il ne met pas en scène un harcèlement moral classique dirigé contre un salarié. Il montre plutôt comment une décision présentée comme rationnelle peut produire une violence sociale très concrète.
La Cinémathèque française décrit le film comme une exploration du monde du travail, des conflits sociaux et intergénérationnels. Cet angle complète utilement notre rubrique sur les risques psychosociaux : toutes les atteintes au bien-être professionnel ne relèvent pas du harcèlement, mais certaines organisations peuvent créer des conditions de travail fortement dégradées.
Violence des échanges en milieu tempéré (2004)
Dans Violence des échanges en milieu tempéré, Jean-Marc Moutout suit Philippe, jeune consultant chargé d’auditer une usine avant son rachat. Derrière les outils d’analyse, les entretiens et le vocabulaire professionnel, sa mission consiste progressivement à déterminer quels salariés seront conservés et lesquels risquent de perdre leur emploi.
Le film montre une violence très différente de l’humiliation spectaculaire. Tout passe par des procédures, des tableaux, des entretiens individuels et un langage apparemment neutre. Cette froideur est précisément ce qui rend le film utile pour réfléchir aux méthodes de management et à la façon dont une organisation peut faire peser sur certains salariés une pression dont personne ne revendique directement la responsabilité.
Il ne faut pas pour autant assimiler une restructuration ou une décision économique à du harcèlement moral. Ce sont les méthodes concrètement employées, leur répétition et leurs effets sur les conditions de travail qui doivent être analysés. La page sur le management par la terreur explique dans quelles circonstances des méthodes de gestion peuvent entrer dans le champ du harcèlement moral.
Un autre monde (2021)
Avec Un autre monde, Stéphane Brizé place un cadre dirigeant au centre du conflit. Philippe Lemesle dirige un site industriel appartenant à un grand groupe. Sa direction lui impose de nouvelles suppressions de postes alors que l’entreprise a déjà connu plusieurs restructurations. Dans le même temps, sa vie familiale se désagrège sous le poids des exigences professionnelles.
Le film est particulièrement utile pour comprendre la pression hiérarchique descendante. Le personnage se retrouve pris entre les injonctions venues d’en haut, les salariés qu’il encadre et ses propres limites. Cette position montre comment une organisation peut transmettre la pression de niveau en niveau.
Un autre monde ne raconte pas un harcèlement moral au sens strict. Il éclaire plutôt la perte de sens, les objectifs contradictoires, la restructuration permanente et l’effet de ces contraintes sur la santé et la vie personnelle. C’est ce qui le rend complémentaire de Corporate, qui aborde plus directement les méthodes de gestion utilisées pour pousser certains salariés vers la sortie.
Diaphana Distribution présente le film comme l’histoire d’un cadre performant qui ne parvient plus à répondre aux injonctions incohérentes de sa direction. Pour approfondir cet angle, notre page sur la pression hiérarchique au travail aide à distinguer les exigences professionnelles légitimes d’une pression qui devient anormale.
De bon matin (2011)
Jean-Marc Moutout ouvre De bon matin par un geste d’une extrême violence, puis remonte le temps. Paul Wertret, cadre dans une banque, a progressivement vu son univers professionnel se refermer sur lui. Le film reconstitue les pressions, humiliations et transformations du travail qui précèdent le passage à l’acte.
Le procédé narratif évite de réduire l’événement final à une cause unique. C’est précisément ce qui rend le film intéressant. Dans la réalité, une dégradation de la santé ou un geste dramatique ne permettent pas, à eux seuls, de conclure juridiquement à un harcèlement. L’analyse doit revenir aux faits professionnels : propos, décisions, objectifs, mises à l’écart, évaluations, changements de fonctions et chronologie.
Cette logique rejoint notre page sur les signes du harcèlement moral au travail : ce n’est pas un événement isolé qui permet de comprendre une situation, mais l’ensemble cohérent des agissements et leurs effets.
La Loi du marché (2015)
Dans La Loi du marché, Stéphane Brizé suit Thierry, chômeur de longue durée incarné par Vincent Lindon. Après des mois de recherche, il obtient un emploi de vigile dans un hypermarché. Son nouveau travail le conduit à surveiller non seulement les clients, mais aussi ses collègues.
Le film ne raconte pas directement un cas de harcèlement moral. Il interroge plutôt la place du salarié dans un système où la conservation de son propre emploi peut dépendre de sa participation au contrôle ou à la sanction d’autres travailleurs. La violence tient autant à la situation qu’aux individus.
Cette œuvre permet donc d’aborder un sujet souvent mal compris : la surveillance au travail. Contrôler l’activité des salariés n’est pas interdit en soi, mais les dispositifs doivent respecter des règles de justification, d’information et de proportionnalité. Notre guide sur la surveillance abusive au travail expose les principales limites juridiques.
Le film a valu à Vincent Lindon le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2015. Unifrance confirme sa sortie française en mai 2015.
Corporate (2017)
Corporate, de Nicolas Silhol, est le film de cette sélection qui se rapproche le plus frontalement de la question du harcèlement managérial organisé. Émilie, responsable des ressources humaines, participe à une politique destinée à pousser certains salariés vers la sortie. Lorsqu’un drame survient, l’organisation cherche à isoler les responsabilités.
Le film met en scène une question centrale du droit du travail : des méthodes de gestion peuvent-elles constituer un harcèlement moral lorsqu’elles sont mises en œuvre de manière répétée et dégradent les conditions de travail ? La jurisprudence admet depuis longtemps que la qualification ne suppose pas nécessairement une hostilité personnelle d’un supérieur envers une victime déterminée.
C’est pourquoi Corporate fait directement écho à notre article sur la jurisprudence récente en matière de harcèlement moral et à la page sur le management par la terreur.
Unifrance confirme que le film de Nicolas Silhol, avec notamment Céline Sallette et Lambert Wilson, est sorti en France le 5 avril 2017.
Par la fenêtre ou par la porte (2023)
Le documentaire de Jean-Pierre Bloc revient sur l’affaire France Télécom-Orange, depuis le plan NExT jusqu’aux procès pour harcèlement moral institutionnel. Il s’appuie sur les témoignages de salariés, syndicalistes, avocats et acteurs de la santé au travail qui ont suivi le dossier.
Son intérêt dépasse le récit d’une crise d’entreprise. Cette affaire a marqué le droit français parce qu’elle a posé la question d’un harcèlement qui ne serait pas seulement l’œuvre d’un supérieur contre un salarié identifié, mais le résultat de choix organisationnels et de méthodes de gestion déployés à grande échelle.
Le site officiel du documentaire rappelle qu’après la décision de la Cour de cassation du 21 janvier 2025, les condamnations de Didier Lombard et Louis-Pierre Wenès ont été confirmées. Le film offre ainsi une passerelle particulièrement forte entre l’histoire sociale récente et l’évolution de la notion de harcèlement moral institutionnel.
Pour approfondir ce point, consultez notre article sur la responsabilité des méthodes de management et notre rubrique consacrée aux recours juridiques en cas de harcèlement.
Quel film choisir selon la question que vous vous posez ?
Pour comprendre la violence d’une restructuration et le conflit entre logique économique et conséquences humaines, commencez par Ressources humaines ou Violence des échanges en milieu tempéré. Pour comprendre la pression qui se transmet de la direction vers les cadres et les équipes, Un autre monde montre les effets d’injonctions contradictoires et de restructurations répétées.
De bon matin explore l’accumulation des pressions et la dégradation progressive d’une situation professionnelle. La Loi du marché interroge la surveillance et le dilemme moral du salarié chargé de contrôler les autres. Corporate permet de réfléchir aux méthodes de gestion utilisées pour pousser des salariés vers la sortie. Enfin, Par la fenêtre ou par la porte relie directement organisation du travail, action collective, justice pénale et notion de harcèlement institutionnel.
Ces films peuvent-ils aider à reconnaître un harcèlement ?
Ils peuvent aider à identifier des mécanismes, mais pas à qualifier juridiquement votre propre situation. Un film simplifie nécessairement certains événements et organise un récit. Le droit, lui, examine des faits précis et des preuves.
Si une scène vous rappelle votre situation professionnelle, utilisez-la comme point de départ pour vous poser des questions concrètes : quels faits se répètent ? quelles décisions vous concernent ? quelles personnes étaient présentes ? quels documents existent ? quelles conséquences observez-vous sur vos conditions de travail ?
Pour passer de l’impression au dossier factuel, consultez Prouver un harcèlement au travail. Si vous cherchez surtout à savoir comment réagir, la rubrique Démarches juridiques présente les principales voies possibles.
Sources et références sur les films
Cinémathèque française — Ressources humaines · Ciclic — Violence des échanges en milieu tempéré · Diaphana Distribution — Un autre monde · Unifrance — De bon matin · Unifrance — La Loi du marché · Unifrance — Corporate · site officiel — Par la fenêtre ou par la porte.
