Responsable éditoriale : Muriel Amide, juriste en droit du travail · Dernière mise à jour : 26 août 2026
Il existe une forme de harcèlement moral qui ne porte pas le visage d’un seul « bourreau ». Elle porte celui d’une organisation entière — ses objectifs, ses grilles d’évaluation, son climat. Le droit français l’a nommée relativement tard, mais clairement : le harcèlement moral institutionnel.
Ce que l’OMS et les chercheurs identifient comme facteurs de risque
Certains styles de management, une fois installés à l’échelle d’une équipe ou d’une entreprise, créent un terrain sur lequel le harcèlement prospère presque mécaniquement :
- un management autoritaire et discriminatoire, qui installe un climat de peur où certains se sentent autorisés à abuser de leur pouvoir en l’absence de tout garde-fou ;
- une compétition interne poussée à l’excès, où obtenir de meilleurs résultats prime sur toute considération éthique ;
- l’évaluation individuelle des performances et la rémunération au mérite, quand elles sont détournées de leur objectif initial pour devenir des instruments de division et de suspicion entre collègues ;
- le sous-effectif chronique et la surcharge structurelle, qui créent une fatigue et une tension permanentes, mécaniquement répercutées sur les relations de travail ;
- une définition floue des rôles et des responsabilités, qui laisse s’installer la loi du plus fort.
Un syndicat a même documenté l’existence de ce qu’il appelle des « managers de transition » — des professionnels mandatés spécifiquement pour faire partir des salariés jugés indésirables, sans passer par un licenciement économique coûteux en image. Ce n’est pas une théorie marginale : c’est une réalité organisationnelle que le droit a fini par prendre en compte.
Ces facteurs de risque ne suffisent pas, à eux seuls, à caractériser une situation : ils doivent être rapprochés des signes de harcèlement moral au travail effectivement observés.
Le tournant juridique de 2009
Pendant plusieurs années après la loi de 2002, les juges exigeaient souvent la preuve d’une intention de nuire clairement identifiable, ce qui rendait les condamnations rares dans les situations où aucun individu ne semblait être « le » harceleur. Un arrêt de la Cour de cassation du 10 novembre 2009 a changé la donne : des méthodes de gestion, appréciées dans leur ensemble, peuvent à elles seules caractériser un harcèlement moral, dès lors qu’elles entraînent une dégradation des conditions de travail — même sans qu’un salarié ait été isolément et personnellement visé.
C’est ce même fondement juridique qui a permis, des années plus tard, la reconnaissance judiciaire d’un harcèlement moral institutionnel dans l’affaire France Télécom, après une vague de suicides qui a durablement marqué le droit du travail et l’opinion publique en France. Cette qualification a depuis été confirmée par les juridictions supérieures. Elle a posé un principe qui dépasse largement ce dossier : une entreprise peut être tenue responsable des conséquences de sa propre organisation du travail, indépendamment de la bonne ou mauvaise volonté de tel ou tel manager pris isolément.
Pourquoi c’est difficile à vivre — et à faire reconnaître
Quand le mal vient du système plutôt que d’une personne, il est particulièrement difficile de le nommer : à qui s’adresser quand tout le monde, y compris votre supérieur direct, semble simplement appliquer les règles ? Cette dilution de la responsabilité est en partie ce qui rend ce type de harcèlement si épuisant — on se sent parfois plus seul face à un système que face à une personne. C’est précisément pour cette raison que le droit a choisi de regarder l’organisation dans son ensemble, plutôt que d’exiger, à tout prix, la désignation d’un responsable unique.
Ce que vous pouvez faire
Documentez les décisions organisationnelles qui vous semblent poser problème (objectifs, réorganisations, changements de méthode d’évaluation) autant que les incidents individuels — dans ce type de dossier, ce sont souvent les schémas d’ensemble qui font la démonstration, plus que les faits isolés. Le CSE et l’inspection du travail sont des interlocuteurs particulièrement pertinents lorsque le problème dépasse une seule relation de travail ; leurs rôles dans la prévention et le traitement d’un signalement sont différents et peuvent se compléter.
Un management nocif peut être sanctionné même sans retenir le mot « harcèlement »
Il existe une nuance juridique importante : des méthodes de management peuvent être suffisamment graves pour justifier une sanction disciplinaire du manager sans qu’il soit nécessaire, dans le même raisonnement, de démontrer que chaque critère du harcèlement moral est rempli.
La Cour de cassation l’a rappelé en 2024 dans une affaire où les méthodes d’une directrice avaient provoqué un mal-être important au sein des équipes. La Haute juridiction a retenu qu’un mode de gestion inapproprié, de nature à impressionner les subordonnés et à nuire à leur santé, pouvait caractériser un comportement rendant impossible le maintien de la salariée dans l’entreprise. L’erreur serait donc de croire que l’employeur ne peut agir qu’après avoir juridiquement « prouvé un harcèlement ».
Pour les salariés exposés, cette distinction a aussi un intérêt pratique. Des cris répétés, humiliations, pressions désorganisées, changements de consignes permanents, menaces ou méthodes de gestion qui dégradent la santé doivent être signalés et documentés, même si vous ne savez pas encore quelle qualification juridique sera finalement retenue. La prévention des risques psychosociaux et l’obligation de sécurité ne dépendent pas d’une étiquette posée dès le premier jour.
Autrement dit, l’absence de qualification de harcèlement dans une décision ne signifie pas que le management est acceptable. Le droit peut sanctionner un comportement professionnel gravement nocif sur d’autres fondements.
Repère : Cour de cassation, chambre sociale, 14 février 2024, n° 22-14.385.
Lorsque ces méthodes sont principalement portées par un responsable à l’égard d’un salarié, l’analyse du harcèlement moral exercé par un supérieur hiérarchique permet de revenir aux faits concrets et au rapport de pouvoir.
Il faut aussi distinguer un management exigeant d’une pression hiérarchique qui franchit certaines limites par sa répétition, ses méthodes ou ses effets sur les conditions de travail.
Pour aller plus loin
- Harcèlement moral au travail : définition, signes et recours
- Mise au placard au travail
- Harcèlement moral entre collègues
Sources. Cass. soc., 10 novembre 2009, n° 08-41.497 · Organisation mondiale de la santé, facteurs de risque organisationnels du harcèlement moral · documentation syndicale sur les pratiques de gestion des départs contraints.
