Responsable éditoriale : Muriel Amide, juriste en droit du travail · Dernière mise à jour : 26 août 2026
« J’ai vu des collègues brillants devenir des ombres qui effleuraient les murs des open spaces, en espérant devenir invisibles. » C’est Muriel, juriste en droit du travail et cofondatrice de ce site, qui décrit ainsi ce qu’elle a observé avant même de le vivre elle-même. Cette image dit quelque chose que les définitions juridiques, seules, ne disent pas toujours : le harcèlement moral se voit, si on sait regarder. Voici des situations concrètes, reconnues comme telles par la jurisprudence ou décrites dans la littérature de référence sur le sujet.
Le dénigrement systématique
Des critiques répétées, disproportionnées par rapport aux faits reprochés, formulées si possible devant des témoins — collègues, clients, parfois toute une réunion. Une évaluation professionnelle qui se dégrade sans lien avec la réalité du travail fourni. Des reproches sur la forme (le ton, l’attitude) quand le fond ne prête plus le flanc à la critique.
Quand ce dénigrement passe par des moqueries, des remarques dévalorisantes ou des attaques devant d’autres personnes, il peut aussi se manifester par des humiliations au travail.
L’isolement organisé
On cesse d’inviter la personne aux réunions qui la concernent pourtant directement. On la déplace vers un bureau à l’écart — parfois littéralement dans un couloir. On modifie ses horaires de façon à la couper des équipes avec qui elle travaillait. Les échanges informels (la pause café, le déjeuner) s’arrêtent progressivement, sans qu’un mot n’ait jamais été dit.
Lorsque cet isolement est entretenu ou relayé par plusieurs membres de l’équipe, il est utile d’examiner la dynamique d’un harcèlement moral entre collègues plutôt que de regarder chaque comportement séparément.
La surcharge — ou la privation — délibérée de travail
Deux stratégies opposées, un même objectif : des objectifs fixés volontairement inatteignables, avec des délais intenables et des moyens insuffisants ; ou à l’inverse, un dossier vidé peu à peu de son contenu, des tâches subalternes confiées à une personne expérimentée, jusqu’à ce que son poste n’ait plus de sens. Les deux cassent, à leur façon, le rapport de la personne à son travail. Lorsque le problème vient d’une charge devenue durablement excessive, les repères sur la surcharge de travail permettent de distinguer une difficulté organisationnelle d’une pression délibérée.
La surveillance disproportionnée
Un contrôle permanent des horaires, des pauses, des échanges — quand ce niveau de surveillance n’existe pour personne d’autre dans l’équipe. Des demandes de justification répétées pour des tâches qui n’en nécessitaient pas auparavant. Pour distinguer un contrôle normal d’une surveillance excessive au travail, il faut notamment regarder sa proportionnalité, sa justification et le fait qu’elle cible ou non une seule personne.
Le harcèlement sans « bourreau » identifiable
C’est peut-être la forme la moins intuitive, et pourtant la Cour de cassation l’a reconnue dès 2009 : des méthodes de gestion — objectifs individuels en cascade, mise en concurrence systématique entre collègues, évaluations couperet — peuvent, appréciées dans leur ensemble, caractériser un harcèlement moral, même sans qu’une personne précise en soit désignée comme l’auteure. Ce sont parfois des organisations entières qui produisent ce résultat, sans qu’aucun manager pris isolément n’ait le sentiment de mal faire.
Ce que ces exemples ont en commun
Aucun de ces agissements, pris tout seul, un jour donné, ne suffit à caractériser un harcèlement. C’est la répétition, la cohérence de l’ensemble, et l’effet réel sur les conditions de travail et la santé qui font basculer une situation difficile en harcèlement moral au sens de la loi. Si plusieurs de ces exemples résonnent avec votre quotidien, commencez à noter précisément les faits, leur fréquence, les témoins éventuels et leurs conséquences : cette chronologie pourra servir de base à un dossier.
Pour aller plus loin
- Harcèlement moral au travail : définition, signes et recours
- Harcèlement moral par son supérieur hiérarchique
- Signes de harcèlement moral au travail
Sources. Témoignage de Muriel, cofondatrice de harcelement-travail.fr · Cass. soc., 10 novembre 2009, n° 08-41.497 (méthodes de gestion) · H. Leymann, catalogue des agissements de harcèlement.
